Reconnaissance et Gloire

 

Le Japon a édité en collection 79 compact-disques de Grumiaux. Edition remarquable qui devrait figurer dans la discothèque de tous les mélomanes. Mais pense-t-on que chacun de ces disques a son histoire bien personnelle, joyeuse, difficile, peut-être même dramatique ? Il en est cependant ainsi. Sous ces gravures, il y a la respiration d'un homme, toute sa volonté tendue vers la perfection de ce qu'il veut communiquer à des milliers de personnes. Cet homme veut s'abandonner pour donner son message aussi pur qu'il est possible de le communiquer, il ressent tout le poids de cette responsabilité et ce n'est pas tellement sa renommée qui est en jeu, c'est le message lui-même. Sans doute, c'est une joie pour l'artiste, il sait qu'il va se survivre à lui-même, mais aussi, quelquefois, quelles difficultés de réalisation !
Je pense que l'on ne connaît pas Grumiaux aussi longtemps que l'on n'a pu le suivre dans les moments où il enregistre. Nous allons tenter de le faire. Sans doute est-ce impossible pour ses 79 enregistrements; cela nous conduirait à la réalisation d'un livre de quelque 250 pages uniquement pour les enregistrements... et ce ne serait pas tellement indispensable pour rencontrer intimement Grumiaux; il suffit d'entrer dans quelques moments de ce grand travail de mise au monde d'un disque.

 

Premier enregistrement.
Le 15 mai 1945, Grumiaux partait pour Londres. Il était le premier artiste belge appelé à se produire sur le sol britannique depuis la fin de la guerre. Il y restera trois semaines en donnant de nombreux concerts. Il avait reçu de Walter Legge, qui dirigeait les disques Columbia, une longue lettre qui l'engageait pour de nombreux concerts, dont quelques-uns importants, comme celui de la B.B.C., et des enregistrements sur disques H.M.V. et Columbia. Durant son passage de trois semaines en Angleterre, Walter Legge tint son engagement et Grumiaux enregistra son premier disque commercial 78 tours avec Gerald Moore au piano. Il s'agissait de Nocturne et Tarentelle op. 28 n° 1 et 2 de Szymanowski. Il est satisfait de son disque et il écrit à Amanda :

"Hier, j'ai entendu mon disque de Nocturne et Tarentelle de Szymanowski :
il est très bien. Il y a deux petites choses, mais si petites qu'il faut bien écouter pour les entendre. Tu sais que je suis très difficile et très strict et sévère pour moi; ce disque est presque parfait. J'ai entendu Tzigane de Ravel aussi, mais celui-ci n'est pas publié encore. Il est très bien pour le violon, il y a juste trois notes harmoniques qui sifflent. Mais le piano est mauvais, je ne sais ce qu'a fait Gerald Moore, mais ce n'est pas bien. Alors Legge croit qu'il vaut mieux recommencer. C'est dommage mais je suis de cet avis"...
Ce disque ne fut jamais publié, mais le premier fit sensation.
The Gramophone d'août 1945 en donne une critique très élogieuse :
(...) « il possède quelque chose du tempérament ardent que nous avions remarqué chez une autre artiste de passage chez nous, une autre violoniste, Ginette Neveu. Tant d'artistes aujourd'hui cherchent à être d'abord des dames ou des messieurs et ensuite, seulement, des artistes. Une combinaison impossible de toute façon. Grumiaux est artiste d'abord et avant tout, on le sent bien et il va exactement où la musique le conduit... Ces pièces avaient déjà été enregistrées par Menuhin et Milstein mais, si ma mémoire est bonne, ni l'un ni l'autre de ces artistes n'avait atteint le coeur de la musique avec autant de sûreté que Grumiaux ne le fait ici. »
Au début de 1946, la renommée de Grumiaux, qui n'avait pas vingt-cinq ans, présentait tous les signes de l'universalité imminente. A la sortie de chacun de ses disques comme à chacune de ses apparitions dans une ville nouvelle, la critique applaudissait avec une unanimité inhabituelle et criait à la révélation. Comme nous le verrons, les compagnies de disques se le disputaient déjà.

 

On se le dispute.

Grumiaux, nous l'avons vu, est devenu sans transition ni étape un très grand violoniste, les critiques sont quasi unanimes à louer ses qualités musicales exceptionnelles. Les compagnies de disques ne pouvaient l'ignorer.
Du 10 au 20 juillet 1953, il était à Nassau. En rentrant à Bruxelles, il trouva une lettre de Philips avec un projet de contrat d'exclusivité pour deux ans plus une option pour une troisième année, avec un minimum garanti de deux disques long-playing par an. Les conditions financières paraissaient satisfaisantes et Grumiaux envoya aussitôt son acceptation de principe.

Mais voici que, presque en même temps, il reçut un abondant courrier de Seymour Salmon, directeur musical de la firme américaine Vanguard Records. Il y avait dans l'enveloppe un contrat en bonne et due forme qu'il n'avait plus qu'à signer. Le contrat était prévu pour deux ans avec option pour une troisième année et garantissait trois disques par an, dont au moins un avec orchestre. Mais Grumiaux s'était engagé, et d'ailleurs, les conditions financières semblaient meilleures chez Philips où il espérait réaliser quelques enregistrements avec Clara Haskil.
Le 19 août arrivait de chez Philips la nouvelle de la signature du contrat par la direction; toutes les conditions financières y étaient fixées dans le détail. Jusqu'à sa mort, Grumiaux travaillera avec Philips et, cependant, s'il était content dans l'ensemble de la qualité des enregistrements, il y eut de nombreux heurts. Grumiaux eut à se plaindre très souvent pour des motifs variés : on ne respectait pas les dates fixées pour les enregistrements; il était prévenu trop tard; du point de vue technique, il arrivait que le responsable de la prise de son introduise lui-même des nuances non adoptées par le soliste; la publicité surtout était très insuffisante et mal faite, etc... Cependant, -et il serait difficile de dire pourquoi,- Grumiaux resta fidèle à Philips. Il est tout aussi difficile de savoir pourquoi il laissa tomber Seymour Salmon, au grand désappointement de celui-ci qui voyait s'effondrer une vaste perspective commerciale.

Premier enregistrement sous contrat.
Le 19 novembre 1953, Grumiaux part pour Vienne où il va réaliser son premier enregistrement prévu par le contrat Philips. Il s'agissait de deux Concertos de Mozart qu'il avait joués souvent: le 3e (K. 216) et le 4e (K. 218). Le chef d'orchestre était Rudolf Moralt, il s'entendit très bien avec lui et avec son orchestre; en deux séances de trois heures chacune et en prenant le temps d'écouter les reprises, les deux concertos étaient enregistrés, mais trois séances avaient été prévues. Il fut décidé d'occuper la troisième en essayant d'enregistrer le Concerto de Mendelssohn. Cet essai fut un coup de maître (sans jeu de mots) et Grumiaux reçut plus tard les félicitations de Philips pour cette réussite d'un enregistrement complet sans interruption.